samedi 4 mai 2013

Tir ami - 4 mai 2013, Galerie Lilian Rodriguez, Belgo




Photo : Fabrice Masson-Goulet

«Doux après-midi poèmes et thé, je suppose que ce serait inapproprié que j'arrive saoul», m'a écrit Patrick. 
«Bah, moi je devrais être minimalement hangover tout de même.»

Un vélo détruit dans des circonstances difficiles à reconstituer, un litre et demi d'eau de Vichy plus de la limonade, un méga déjeuner aux oeufs brouillés au feta et tomates plus tard, je suis au Belgo avec Bock pis Morin Bock, il y rentre une extraordinaire lumière par des fenêtres ouvertes sur le vide, la crowd est belle, tout le monde est vraiment beau et bien habillé. La plupart restent debout mais certains se la jouent vraiment bohèmes et s'installent par terre, dont moi, parce vraiment j'ai pas de force, plus l'après-midi passe plus mes forces me quittent. 


*


Je m’étais appliquée à penser à lui tous les soirs avant de m’endormir. Je me l’étais promis et j’avais réussi à tenir longtemps, peut-être quelques années après sa mort. Il me stupéfiait de voir après combien de temps j’avais cessé de le pleurer. Il fallait entretenir le souvenir du visage et de l’intelligence que sans doute personne n’avait aimé de la même façon que moi. Puis, le soir inévitable où je me suis rendu compte que j’avais failli à mon devoir de mémoire, j'ai eu honte, mais je n’ai pas pleuré à nouveau. Je n’ai encore perdu personne, depuis.


*


Je ne sais plus qui appelait. Une amie qui ne se trouvait pas chez Marie-Hélène. On a jugé bon de me passer le téléphone. Celle qui appelait, elle doit avoir pensé que la primeur me revenait. Nous étions trois ou quatre dans le sous-sol, à partager un futon et de la musique. Je ne sais plus, vraiment, qui n’était pas là et donc au bout du fil. Maude ou Ariane ou Émilie. Tout s’est effacé de ma mémoire, sauf cette lumière de sous-sol, très violente et très artificielle, qui a bientôt couvert mon champ de vision. Je suppose que l’amie au téléphone a tenté de construire un récit à partir des rumeurs qui naissaient – je reconstitue à partir de ces rumeurs, car mon souvenir des mots de celle qui m’a parlé est nul : il roulait vers chez lui, sur le rang 12, dans sa petite Colt minuscule, l’une de ces autos que Marie et moi appelions des bines, en forme de haricot rouge, une petite Colt hatchback couleur sarcelle. Il retournait chez ses parents et une fine neige tombait. Puis il a perdu le contrôle et zigzagué jusque dans la trajectoire d’un monsieur qui venait de finir son shift à l’usine. Ils roulent vite, ceux qui finissent tard.


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Windsor, dans les jours qui ont suivi, en a fait une sorte de légende. On lui a prêté des paroles dernières, on a dit qu’il avait été tué sur le coup, on a décrit son flanc arraché, on a prétendu qu’il avait expiré dans les bras d’un autre passant, de la police. Plein de gens qui n’étaient pas là connaissaient la trajectoire de sa voiture d’un bord à l’autre de la route, la raison pour laquelle l’homme qui descendait depuis l’usine roulait à cinquante kilomètres heure de trop; ils savaient pourquoi cet homme n’avait pas pu voir Jonathan à cet endroit précis, à l’entrée de cette douce courbe qui ne présente aucun risque par temps clair ; je ne prête foi à rien et mes souvenirs sont nuls.


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Ce moment n’est plus là. Il y a une minute qui s’est volatilisée. Elle s’est changée en cri. Évidemment, je ne sais pas comment le dire. Je n’étais pas là. J’étais aveuglée. Peut-être qu’un bébé naissant, quand il respire pour la première fois sous les néons hostiles de l’hôpital, ressent ce que j’ai ressenti. Je ne sais pas. Je suis revenue à moi parce qu’on me tenait, mes amies, qui avaient normalement du mal à se serrer dans leurs bras, elle me tenaient, je ne sais plus lesquelles, elles parlaient, j’ai oublié les mots : je hurlais.


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Parfois je sens ma vie, l’étrangeté de ma vie, tellement fort que j’ai l’impression que je pourrais la perdre, du fait même de cette étrangeté, mais je suis, en ce moment, à la recherche d’un autre mot. Toutes les sensations de mon corps disparues sauf celles qui relient le cœur à la tête, celles de la respiration – de dire ça, simplement, ça fait sentir stupide, ce qui relie, vraiment, le cœur à la tête, ce qui est en lien avec le souffle, la voix, même si quand je ressens précisément cela c’est accompagné de la certitude que la parole ne reviendra jamais. Ce qui circule en cette zone est si ténu et à la fois si vif, je pourrais perdre la vie, et moi si déjà presque dissoute, je me demande comment je fais pour tenir, je pourrais la perdre, ça pourrait partir, je suis si déjà ténue et perméable, ça pourrait surgir de l’extérieur, ça pourrait me quitter et j’aurais perdu la vie, mais ça pourrait aussi m’attaquer, me frapper au flanc ou par derrière, une auto, un éclair, quelque chose comme un tir ami.


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Ou bien je pourrais muter, me changer en n’importe quoi, investir un autre corps, me cacher dans un objet, aller dans le ciel.