Je suis comme ces paysannes que les auteurs du XIXe siècle encensaient parce qu’elles pouvaient de faire belle en nouant dans leurs cheveux n’importe quelle retaille du sac de jute dont elles venaient de se coudre un tablier. Je me crêpe les cheveux pour avoir l’air de ne pas les avoir brossés de la semaine, se forme un amas de nœuds au fond de ma tête, les pointes descendent dans mon dos en longs filaments. J’enfile quelque chiffons et sur la rue je reçois les regards des filles avec carottes dans le cul qui s’identifient au groupe des sportives ou des femmes de carrière selon que le neutre qu’elles utilisent le plus est le beige ou le noir.
Depuis que j’ai arrêté d’acheter des cigarettes, il me semble qu’il me manque une partie de mon identité de petite vamp en haillons. Mais l’argent. Et la voix et les ravines sur les visages des fumeuses chevronnées. Fumer coûte trop cher. Parfois je quête des cigarettes autour des stations de métro ou je les échange contre un dessin. Près des portes des édifices, je trouve des mégots de bonne longueur et je les rallume en me demandant ce que dirait ma sœur.
Le double secret de mon flegme et de mon mystère : planer et tracer, sans réfléchir, le portrait des gens qui passent, dont j’aperçois le visage quelques secondes et qui s’évanouissent ensuite. Je leur colle des noms au bas des pages. Après une dizaine de faces capturées, je me roule un joint, je me couche sur ma natte et je tire dessus en fixant le motif des feuilles d’arbres contre le ciel. Aucune régularité dans la ligne que forment les centaines de feuilles juxtaposées. Je ne panique pas trop parce que je ne serais jamais capable de la reproduire. De nos jours, on peut prendre une photo numérique du ciel, l’imprimer, dessiner dessus avec un feutre à pointe fine, la scanner, la photoshopper, l’imprimer à nouveau. Je me demande si ça se vendrait bien sur Prince-Arthur. Sûrement pas assez pour arrêter les caricatures.
Je suis une sorte d’objet de curiosité. Pourtant je ne mélange plus les couleurs, j’ai renoncé aux bijoux, aux sacs à dos en peluche, aux teintures, aux jupes parachutes cousues à la main. Je me fais encore remarquer. Je viens de jeter ma dernière paire d’espadrilles de skate peintes en rose ou bleu royal ou jaune serin avec une bombe aérosol. J’ai donné tous mes vêtements à damiers. Je suis devenue une vraie soldate vestimentaire. Noire, marine, brune, grise, kaki. Habillée pour me fondre dans le creux d’un arbre centenaire du parc. Mais je les sens, je les aspire, tous les regards, tournés vers moi, moi transparente, moi béante avec une main qui bouge, mon regard hypnotisé par l’un deux, je suis toute concentration et toute zénitude. Parfois certains me parlent. Rarement ceux que je ramènerais dans mon lit. Même si je suis en congé, lundi au parc, certains s’arrêtent et offrent de l’argent, je leur vends une page de mon calepin si malgré leur ignorance et leur incompréhension ils sont gentils. Ils offrent même de la bouffe, je refuse rarement, j’ai faim, je passe mon temps dehors dans l’herbe parce qu’il me semble que dans l’herbe sous les feuilles on la tolère mieux. Les gens. La plupart passent tout droit, je marque leur mémoire, pure inconnue, such a weird artsy girl, et pour au moins quelques jours ils transportent avec eux quelques miettes de moi.


