(Où j'essaie de m'expliquer comment on s'attache à la laideur.)
Dans la voiture je me sens très calme. Ce paysage, c'est chez-moi. Les basses-terres du Saint-Laurent deviennent tranquillement les Appalaches. Aux confins de la Montérégie, on se trouve dans une zone tampon. Les plaines se creusent, on roule et à sa gauche la sol s'affaisse tranquillement vers une rivière qu'on ne voit pas mais qui doit couler en méandres très lâches comme la rivière au Brochet à Bedford. Est-ce encore elle ? Puis les montagnes. Au-delà de Bromont, sauf pour Orford et consorts, elles sont redevenues de grosses collines. Je pense aux Laurentides. Là-bas les flancs des grosses collines bloquent la vue comme des murs. Les Cantons-de-l'est ne subissent jamais ce genre de fractures, on voit toujours assez loin pour que la ligne douce de l'horizon se dissolve dans les nuages, la brume et les cimes de feuillus.
Passé Waterloo, j'annonce à Bock que nous avons atteint officiellement le royaume des gueux : le glamour a disparu. Les belles fermes maraîchères, les vieilles maisons de bois, les vignobles, ça complexe Windsor depuis 100 ans, il n'y en a que pour les Anglais riches et on a pas besoin de ça. Je lui explique que le bon ou le mauvais goût, c'est quelque chose de contagieux, qu'il regarde seulement, d'une ville à l'autre, la transition subtile entre la joliesse et la hideur des bâtiments. À Windsor, nous avions aussi quelques immeubles des années 20 et nous nous sommes empressés de refaire les devantures avec du clabord, nous en avons aussi détruit deux. Nous construirons une station service géante sur le terrain vague. Heureusement le mauvais goût n'atteint pas les paysages, d'ailleurs j'aime bien les rangs pleins de maisons un peu déglinguées, avec des pelouses mal tondues, un peu de ferraille aux limites des terrains, des cordes de bois sous les abris d'auto. Maisons de gens qui savent qu'aucun touriste n'empruntera jamais leur chemin et qui n'en ont rien à foutre. Celle de mes parents est comme ça, sauf qu'il y a des voisins.
Au loin, toujours à gauche, une chaîne de petits monts dominent ce qui je devine être le lit de la rivière Saint-François, mais c'est parce que je la connais. On se rend à peine compte qu'on roule probablement dans le reflet assez fidèle de ce paysage, et c'est ce que j'aime des vals, ils sont structurés, symétriques, traversés par une première ligne de force qu'est la rivière, ici la Saint-François, disons que c'est un axe vertical, un axe des Y; et cet axe est coupé par d'autres axes, disons des X, des motifs de relief, des crêtes, des collines, la plupart du temps jumelles se faisant face. J'appartiens plus aux vals qu'aux montagnes (bien qu'ils se soient mutuellement nécessaires); je préfère me trouver au fond qu'au sommet. La maison de mes rêves n'est pas bâtie sur un chemin de corniche, mais dans un trou.
6 commentaires:
L'Occidental est tellement convaincu de sa supériorité sur la nature qu'il a construit des horreurs (qui reflètent d'ailleurs son âme - que Dieu l'ait - et surtout son corps vicié?), pratiques parce que compartimentées selon ses besoins (relisez la Genèse), et qu'il se bat pour rendre habitables. En fait, il n'en est pas seulement convaincu, c'est acquis pour lui qu'il est autre chose que ce qui l'entoure.
Faire quelque chose de beau est-il un instinct? Une intuition? Une spécialité? Une maîtrise? Un hasard? Pis qu'est-ce qu'on trouve beau d'abord? Ce qui est perdu et qu'on cherche maladroitement, ou conceptuellement, à retrouver, dans notre condition de singe supérieur?
Ça s'écrit tu vraiment RICHEmond, ou ben c'est toi qui est ironique?
Faut dire, par contre, que souvent du plus creux du val, tu ne peux pas voir la montagne. Tandis que de la montagne, tu vois toujours le val (j'espère que tu n'as pas trop de Val(érie) qui viennent lire ce blog, ça devient gênant).
Ce que je trouve particulier, moins par rapport au topographique, c'est qu'il y a aussi de ces vieilles maisons de bois, de ces belles fermes, qui sont déglinguées ou en décrépitude dans le bout de Dunham. C'est une espèce de faux-pas socioculturel que d'hériter d'une maison de prestige et de la traiter comme une maison de gueux... Ô ingratitude.
1000 points à Bock pour nous avoir demandé de relire la Génèse. Will do, Bock. Will do.
Ah ben crisse...
Après confirmation d'un site gouvernemental, y'en a pas de « e »...
Vous (parce que Max aussi a posé la question) avez démasqué un cas typique d'erreur qui remonte tellement jusqu'à la nuit des temps que je la voyais plus, je m'étais même persuadée que... ah, maudite gueuse.
L'affaire avec les maisons et les paysages et les rednecks (je me faisais aussi cette réflexion en regardant le bord de la Saint-François jonché de carcasses de char ou même seulement de bouteilles de bière et d'anneaux de plastique qui tiennent les six-packs de bière ensemble, c'est qu'il suffit pas de posséder de quoi de beau pour se rendre compte que ça l'est.
Il reste que j'ai l'impression que cette conscience est plus répandue dans ton bout que dans le mien, Will, touristes obligent peut-être. Si vous venez nous voir cet été, là-bas, vous comprendrez peut-être en prenant ce chemin (vachement plus charmant que la 10) : à partir de Waterloo, y,a une sorte d'émulation qui se fait plus, je dirais presque une sorte de dignité qui se perd, mais c'est quand même méchant (et à Richmond y'a encore un coupelle de nice piaules). Le Val Saint-Fraçois fait quand même pas exprès pour être pauvre.
Oué, tout à fait d'accord.
Et puis, au risque de paraître complaisant et/ou nouvel-âge, on aime la laideur parce qu'elle nous appartient. Un dude s'attache à ce plastique de canettes de bière parce qu'il a été posé là par un des siens. Évidemment, le tata moyen n'en a pas la moindre idée, mais ça c'est rien de neuf.
J'ai l'impression de dire un peu n'importe quoi, alors.
Je me souviens de mon passage en vélo dans Métis sur Mer (Métis Beach) dans le Bas du Fleuve, des maisons de riches anglo-saxons issus de vieilles fortunes. Des gens comme les Reford et les Molsons y ont encore et toujours leur résidence d'été. Le tout est d'un bon goût exquis. On sent la richesse, mais sans ostentation et le souci de se fondre harmonieusement dans le paysage. Je me souviens encore qu'à la sortie du village, il y a une maisons de nouveau riche tout en haut d'un gros talus. Une maison sans arbre, avec des colonnes à la Grecque et un immense drive way en forme de U juste devant. C'était vraiment tout le contraire de ce que je venias tout juste de voir. Pour moi, il ne saurait y avoir d'excuse à ce mauvais goût clinquant.
"Learning from Las Vegas" est un peu à l'origine d'un grand pan de laideur. Ce ouvrage sur l'architecture avait choqué tout le milieu urbanistique et architectural dans les années 1970. On y cherchait à mettre en valeur l'ordinaire, voir le laid. Etc. Ça avait fait des petits.
J'aime parfois mieux la laideur et l'ordinaire que le beau réussi mais temporaire de certaines villes, de certains endroits dans la ville.
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