mardi 20 janvier 2009
Non-lieu VI
lundi 19 janvier 2009
Divertissement pour étudiants studieux

dimanche 18 janvier 2009
Je préfère ceux qui crient à ceux qui pleurent (réflexion pour un cours)
Nous nous épuiserions de porter sur nous tout le désespoir dont nous sommes témoins, sans parler du fait qu’en le supportant, en l’entraînant avec nous, nous lui assurerions pérennité. Mieux vaut l’éprouver, le ressentir dans son corps tout en le mettant à l’épreuve ; je préfère encore le verbe témoigner, qui ne me donne pas comme blessée ou comme anéantie, et qui ne donne pas le mal comme opaque, mon monde comme déjà mort. Il faut aux désespérés le grand dégrisement plutôt que la grande capitulation, la grande rupture du barrage qui cède. Que personne ne laisse le mal le briser et le dissoudre, diluer son esprit ou l’écraser comme un roc. Nous ne sommes pas des Atlas, nous ne vivons pas pour porter la douleur du monde et surtout nous n’écrivons pas pour pleurer, pas seulement ; et si nous devons pleurer ou crier que notre plainte suscite quelque émotion chez notre lecteur qui ne soit l’apitoiement ou l’abandon : notre art ne peut servir à abattre, à rabrouer. Qu’il cause le frémissement qui précède le moment où l’on se lève où l’on s’élance où l’on court, qu’il cause le tremblement de gorge de poitrine d’esprit qui fait écrire ; une forme de joie, une forme de bonheur, une forme de puissance, qu’il nous fasse éprouver notre force plutôt que notre malheur. Je dirai joie à défaut d’autres mots, même si joie peut porter à confusion quand on l’emploie pour désigner quelque chose d’aussi ténu que cette impression d’être intelligent éveillé tendu, presque en mouvement, animé exerçant sa volonté.
Ne pas faire du désespoir son moteur. En prendre acte. Ne jamais se placer dans la situation où l’on ne pourrait créer si on était heureux. L’art doit forcément provenir de cette joie, de cette tension, sans quoi, malgré toute la lucidité que l’on possède, on se range du côté du problème. La souffrance, la douleur n’est pas une fin. Qu’on ne se trompe pas : ce n’est pas du jovialisme. J’ai fait le constat de l’absurde il y a un bout de temps. Et après m’être laissée envahir et dominer par la terreur et l’illusion de l’absence de choix, j’ai compris que la fermeture volontaire de toutes les fenêtres, le déni de la lumière, le décret volontaire de sa propre impuissance cause l’étiolement. De l’aliénation il faut s’extraire. Plutôt il faut se poser. Pratiquer l’art sur la base de la douleur équivaut à alimenter le feu. Notre choix ne se limite pas à l’orgie et l’ascèse. Nous pouvons refuser. Nous pouvons choisir d’être droits, d’être justes, décents.
J’ai du mal avec l’idée de souffrir avec. Souffrir avec, être sympathique. On le dit aux funérailles, « mes sympathies », ce qui veut dire « je participe à votre souffrance ». On a beau le dire quand c’est vrai, mais ça ne l’est pas toujours. J’ai déjà dit que nous n’avons pas la force. Cette fatigue, ce désespoir, sont complaisance ¾ à moins qu’il ne s’agisse d’une maladie, dans lequel cas nous nommes mal foutus. Cette fatigue, cette douleur toujours égale, c’est une condition. Pleurer infiniment sa condition, celle des autres, ne change pas cette condition. Je préfère l’empathie, qui implique un capacité d’identification mais qui ne permet pas qu’on remplace ses émotions par celles des autres au point d’altérer, d’annuler sa volonté. Voilà qui est beaucoup plus pertinent pour un artiste, qui se permettra aussi de comprendre, « prendre avec », prendre avec l’autre, avec tous ceux qui comprennent aussi. Parce que nous avons tous mieux à faire que pleurer. Je préfère ceux qui rient et ceux qui crient à ceux qui pleurent. Je préfère la raillerie et le vandalisme. Je préfère aussi le bonheur et la joie. Ne portons pas le deuil tant que la mort n’a pas tout pris. Et si en littérature la mort est cette langue convenue et figée et navrante et si c’est la langue tragique ou toute langue pour laquelle la mort est une fin, celle qui fait l’apologie de la domination ou de celle qui proclame comme accomplie la mort de l’humain, qui consacre l’enfer sur terre, je veux la casser. Parce pleurer est facile, se dresser l’est moins. Constater qu’il y a la beauté et la lumière, c’est dur, c’est le plus dur. S’il n’y avait qu’une raison de pleurer que ce soit parce que la vie est belle, parce que la beauté est partout, dans toute sa violence, parce qu’elle contredit le désespoir, position la plus intenable et la plus malsaine ¾ et son entretient en douceur, comme s’il s’agissait de quelque chose de précieux et de fragile, d’un château de verre dentelé, il faudrait lancer dedans un gros bloc de granit rose.


