Onze fioles de sang. Un infirmier noir au visage doux m'a piquée sans que je ne ressente de douleur. À la sixième, la septième, j'ai senti ma tête se vider -- de ses fluides, de ses pensées -- puis de remplir de chaleur, d'autres liquides douloureux, de lave, d'eau de mer corrosive. Monsieur Paul a demandé s'il devait continuer à remplir ses fioles de sang. Il en restait quatre, trois -- à quoi bon me faire piquer encore, ça ne fait pas mal, vous êtes gentil. S'il vous plaît, un verre d'eau.
Onze fioles, une pour le Sida, une pour l'hépatite B, une pour l'hépatite C. Je n'ai pas de MTS. Parole. Croix de bois croix de fer. Monsieur Paul dit que c'est la procédure. Le médecin dit tant qu'à y être. C'est son nom de famille, Haïtien mains magiques et gentilles. Une fiole pour le potassium, un pour le sodium, une pour le fer, une pour les trois peut-être, il y avait plus de cases cochées sur la prescription que de fioles sur la table. Vous ne faisiez pas tant de cas de mes minéraux l'an dernier. Je sais que maintenant gober ma vitamine est un devoir de citoyen. Je retournerai chez vous, docteur, vous me mesurerez me pèserez m'attribuerez un rang centile -- je me demande ce que vous protégez de qui.
À chaque fois que je raconte vos exigences à ma mère elle affirme n'en avoir jamais entendu parler. Elle ricane c'est de la folie. Elle raconte que dans la manufacture où elle travaille on met les femmes en arrêt de travail à la réception du certificat de grossesse. C'est dangereux les vapeurs les colles les produits chimiques. Quand ma mère leur pose la question, elles rétorquent : ce n'est pas dangereux pour nous, seulement pour le bébé; certaines ajoutent qu'elles sont payées pour leur travail. Leur salaire compense le risque, de toute façon, elles ne sentent rien, elles ont l'habitude.