samedi 30 mai 2009

Travail final femmes et terreur, intégral



Mes petits bouts de réflexion sur la maternité réécrits, soudés, agrémentés de plusieurs passages qui n'avaient pas été postés sur le blog. C'est long, pas très bloguesque, je suis désolée.



Hiver printemps

 

 

« Je parle de matin et d'après-midi et de telle et telle heure, il faut se mettre à la place des gens si on veut vraiment en parler, ce n'est pas bien difficile. Ce dont il ne faut jamais parler, c'est son bonheur, je ne vois rien d'autre pour le moment. »

 

- Samuel Beckett, Malone meurt



Hiver

 

Dans le tiroir de mon bureau, ma pipe de porcelaine et laiton, l’intérieur recouvert de résine et de pétrole. Il reste quelques cendres noires dedans et même quelques miettes kaki roussies, jaune paille, terracotta, presque. Ça sent la fumée humide, la fumée verte, ça contamine mes papiers, certains papiers importants, comme une demande d’échographie obstétricale.

 

Dans un autre tiroir de ce même bureau, mon bureau de travail avec ordinateur, livres par centaines et cahiers de notes, la bouteille de tonic. Cette année, une semaine avant Noël, nous avons ouvert les célébrations avec les amis, et après la nuit à nous saouler, suivie de trois heures de sommeil, le père et moi avons embrassé les dernières corneilles, surtout celles qui partaient en voyage, et avons vidé tous les restes. Il y avait sûrement six quarts de litres de vin, une douzaine de bières et une flasque de treize onces de gin, à peine entamée. J’ai mélangé le gin avec le dernier demi-litre de tonic. Nous avons tenu jusqu’au soir et le lendemain, pas de gueule de bois.

 

Quand on m’a offert du hash, à Noël, j’ai acheté un paquet de Benson & Hedges Or de cent millimètres — une erreur de la fille du dépanneur —, puis, avec mon briquet j’ai percé un trou dans le plastique de la bouteille de tonic récupérée dans le bac de recyclage, un trou assez grand pour insérer la braise d’une Benson & Hedges Or de cent millimètres avec un petit plomb de hash dessus, et j’ai fumé du matin au soir jusqu’à la fête des rois. Dans le fond du grand tiroir classeur de mon bureau, il reste donc la bouteille de tonic, comme enduite d’une fine couche de mélasse, de la couleur du verre volcanique ou du quartz fumé, elle aussi sent la fumée, un peu comme du ras al hanout fumé ou du bois de conifère fumé. Quelques plombs de hash à moitié carbonisés au fond, incrustés dans le plastique fondu.

 

Sur le plan de travail je peux apercevoir deux paquets de papier à rouler, un paquet de Rizla bleu et un paquet de Vogue, alors qu’à Noël je n’en trouvais plus, mais ça remonte à la surface comme des os enterrés dans un champ, au temps du labour, à Noël j’en cherchais partout, sachant très bien que dans une boîte, quelque part, j’avais  du Rizla bleu et du Rizla vert, du Vogue, du Zig Zag, du Players, de l’Export’A ordinaire et de l’Export’A extra mince.

 

Sous l’évier de la cuisine, un cendrier en verre rouge, nous ne l’avons jamais lavé, il n’y a presque rien dedans, des cendres légères et un petit mégot roulé à la main.

 

Dehors, un autre cendrier, sur la table du balcon, un cendrier vert jade plein de mégots, puis d’eau, puis de glace, puis de neige et bientôt d’eau marécageuse, au-delà de la puanteur. Ça dégèlera et sentira les feuilles mortes.

 

Et puis, dans un débarras, au fond d’une boîte, ils doivent encore traîner dans leur sac de plastique troué, mes couteaux, avec le bout noir et un cerne blanc qui ressemble à de la farine, je ne m’en suis pas servi depuis longtemps.

 

Je crois que c’est tout.

*

 

J’avais bu beaucoup de bière et je me levais de la meilleure humeur. Je me sentais bien. Le père, non. Depuis quelques jours je me réveillais dans cet état de santé. Pas la béatitude prédite. On avait parlé aussi de sentiment d’accomplissement, du plus inexplicable et du plus catégorique, en même temps.

 

La pharmacienne me trouve trash. Je lui raconte sans honte, de la même voix que celle avec laquelle je dirais « je l’ai échappé et ça s’est cassé », « j’ai oublié », « je n’ai pas d’excuse ». Je lui explique que j’ai pas mal bu, que je suis en retard de six ou dix jours, je ne sais pas. Avant d’arrêter je prenais bien la pilule depuis dix ans ; je veux un bébé, mais comment mon corps aurait-il retrouvé ses moyens en deux semaines, même le médecin avait dit qu’on entend toujours parler de celles pour lesquelles ça marche du premier coup, mais que ce sont les plus rares ; je lui dis, à la pharmacienne, que je n’y croyais plus vraiment, la veille, tout cela m’avait semblé hors-limites, après ce temps des fêtes, ce mois de janvier effréné, ce mois complet d’adieu à moi. Je me procure un test malgré ses réponses rassurantes, qui espèrent probablement qu’il soit négatif.

 

Retour à la maison. Le temps se diffracte. Se décompose. Je compte les secondes. Il neige. Je hais tout ce qui commence. Le changement ne me perturbe jamais autant que ces périodes où l’on doit avaler, se faire aux grandes nouvelles : un peu comme quand quelqu’un est mort. L’intuition initiale s’est complètement retournée. Je le sais déjà. C’est impossible.

*

 

Il aurait fallu tout arrêter du moment où la pensée du bébé nous a traversé l’esprit. Devenir ces imbéciles de missionnaires de l’enfance. Fuir toute mauvaise vibration. Mais par définition l’idée de faire ce que doit nous rebute.

*

 

L'abstinence ne me procure pas de fierté. Le docteur avait prétendu que ça arriverait — tu seras fière de le faire pour la bonne cause — et je comprenais de quoi il parlait : je me souvenais de visages transis par le sens du devoir, d'une dureté des voix, d'une droiture des dos des mères de l'armée des mères. Je ne suis pas de cette parade de certitudes. Je déserte, Opinel dans la botte, et je marche lentement. 

*

 

C’est de l’ordre des pensées du drogué repentant. Celui que ses dix joints, ses quinze bières par jour, ses fin de semaines passées éveillé à cause des amphétamines, ses terribles descentes du mardi matin, font sentir comme une merde, mais qui tremble à l’idée de joindre le club des gens sobres, parce que de l’autre côté, tout le monde a l’air con, tout le monde a l’air mielleux et obéissant.

*

 

Cette peur horrible de devenir comme celles qui arrêtent de sacrer dès que le zygote a deux semaines, celles qui peuvent prévoir d’avance qu’elles n’auront jamais rien connu de plus beau et de plus grand, celles qui ne se sont jamais senties aussi femmes, aussi épanouies ¾ la question n’est pas de savoir si elles ont raison. Leur plénitude se vend en package deal avec une peur de tout ce qui a le potentiel d’endommager une cellule humaine, y compris la nourriture, le sport et les émotions, avec un sentiment de pureté arrogant et une réserve illimitée de répliques écrites d’avance. La culture se fait passer pour la nature et tout le monde y croit.

*

 

À la première occasion mondaine, on tente de me forcer à l’intérieur du modèle en me racontant d’avance tout ce qui m’arrivera, tout ce que je ressentirai, à l’aide de ces superlatifs merveilleux, extraordinaires, extatiques et surtout uniques, et je ne peux que tout refuser, en bloc, faire de l’ironie, répondre que pour l’instant, il ne se passe rien, à part un mal de dos et, lointaine, caverneuse, une pulsation douloureuse, quelque chose qui s’étire.

*

 

Prendre ma multivitamine est devenu un devoir de citoyenne.

 

C’est un jour de février parfait. Pendant que nous remontons dîner chez mes parents, aprè le rendez-vous chez le médecin de famille, le père me demande ce qui ne va pas.

 

Je lui dis qu’un homme ne peut connaître aussi bien que nous les médecins, pour lesquels il existe toujours une raison valable de nous jouer dans le vagin, d’y insérer leur gros bec de plastique froid ¾ je me demande tout haut si c’est la même racine que « spéculer », ça impliquerait qu’à chaque usage l’objet s’enfonce vers l’inconnu ¾ ils ont toujours un motif vital de prélever notre glaire, de tâter le col de notre utérus avec leurs gants de latex .

 

Mon médecin se vante souvent de sa douceur et affirme que les femmes font moins attention quand elles examinent nos cons ¾ foi de patientes ¾ j’imagine qu’il est plus dur avec les prépuces quand il enfonce des sondes dans des méats urinaires, j’ai envie de lui demander si j’ai raison ¾ mais ça m’épuise, tous ces instants de fausse joie dans son bureau qui pue le désinfectant et la bonne volonté.

*

 

L’exigence la plus dure à enfreindre est celle du bonheur infini. C’est le plus étrange, le plus inquiétant : je ne suis pas transfigurée, pas plus douce, pas plus belle, je ne suis pas une déesse sans peur, sans complexes, sans sarcasme.

 

Je me sens comme un moteur à explosion.

*

 

Mais j'aspire au calme, je le jure. Ça pète toujours alors que je ne m'y attends pas. Il ne se passe rien de grave, parfois rien d'irritant. Et soudain je n'aspire plus que des filets d'air, je dois interrompre mes phrases pour me désencombrer la gorge. Quelqu'un m'aura demandé si je mange ma lasagne avec de la mayo, se sera caché les yeux en me voyant goûter la bière du père — on aura même pas encore insinué que mes projets semblent un peu fous, maintenant — écrire un roman, déposer un mémoire, partir en voyage — on se sera pas demandé comment je fais pour lire encore des livres, comment je ne perds pas encore la tête.

 

Dans le lit, nous tentons de nous endormir et je demande au père de poser la main sur mon cœur. Il rebondit dans sa paume comme une petite balle de caoutchouc. C'est peut-être de lutter pour continuer à penser. Si je me laissais faire, je deviendrais zen. Intuitivement.

*

 

L'évidence, ce qu'on s'imagine avant toute chose, c'est que je laisserai tout tomber. Péril ou bénédiction, ça arrivera, à moins que je ne me batte. De toute façon, mes intérêts changeront : je ne rends pas compte de tout ce que ça implique, mais la mère, c'est moi. La mère c'est moi. 

*

 

Il y a pourtant le calme, il y a parfois le bonheur, ça me gonfle comme un gros coeur en hélium, et l'avouer, c'est un peu capituler. Si j’avouais que je passerais bien la moitié de ma vie à faire du pain et des confitures, on dirait « évidemment, c'est normal » — du pain, des confitures et des livres. Je le sens comme une capitulation et comme une rébellion. Quelque chose de subversif. Fuck ma plénitude féminine et fuck mon plan de carrière. Allons à la campagne. Faisons pousser tous les légumes, moulons la farine et cousons nos vêtements dans nos vieux rideaux, et que tous les deux de quotient qui me croient incapable de quoi que ce soit ou qui — peut-être que tu t'adouciras, auras-tu le choix ? Reviens me parler dans un an et on verra si une telle animosité subsiste dans ta voix — faite pour bercer — peut-être n'auras-tu plus besoin de la logique, peut-être sentiras-tu que — tous ceux-là, qu'ils se le mettent dans le cul, le sens de la vie. 

 


Printemps

 

Pensées ténues pour les grands-mères qui le prenaient pour acquis : les enfants peuvent mourir. Pas de docteurs pour rescaper les grands prématurés, et la rougeole, et la grippe ; en bas de cinq ans, c'est fragile, c'est vulnérable comme des bébés tortues. Elles m’évoquent une droiture, un calme qui n’est pas familier aux femmes de ma génération. Je les aime, les envie, presque.

*

 

Les anglophones appellent ça le « glow » — après quatre, cinq mois de grossesse, c’est supposé apparaître, l’irrésistible amalgame de la beauté de mon visage et de ma sérénité. C’est peut-être à force de lutter contre, mais ça ne se produit pas : je ne suis pas envahie par la pureté, qui rendrait ma peau, ma chevelure plus faciles d’entretient que jamais, qui détendrait mon visage et me ferait rayonner — parce que les femmes enceintes sont toujours belles. Je ne sais pas comment le dire pour que ce soit assez clair. Je ne me suffis pas à moi-même. Je n'aime pas rester assise, les cheveux dénoués, songeuse dans un rayon de soleil. Je ne méditerai pas jusqu'au terme. Je ne me sens pas reliée d'une façon nouvelle à la terre.

*

 

Je suis habitée par le souvenir inquiétant d’une amie qui m’a dit, après avoir appris, qu’elle n’aurait pu faire que cela.

*

 

Je n'ai pas envie de parler de ma joie. Je la garde toute secrète dans ma gorge et dans le lit — entre le père et moi. Inévitablement la mention publique de la joie suscite ce flot de conneries. Soudain tout le monde sait. On me parle de mon futur au tu. On assume. On se met à croire à l'universalité. Je réagis comme une petite bête. Comme cet enfant que j'étais qui ne disait pas assez fort merci à Noël, qui ne savait pas s'illuminer, qui ne riait jamais en même temps que les autres. Personne ne se donne la peine de comprendre la joie. C'est à se demander si quiconque la ressent vraiment, avant de la retraduire dans les mots du manuel gouvernemental pour Bien vivre avec son enfant.

*

 

Le père me contait ce documentaire atroce. Le couple avait accepté que la caméra le suive pendant la grossesse et qu'elle filme le bonheur et les grands-parents et les travaux de peinture et le grand jour et tout à coup ça se change en sobre et dur film sur le deuil.

*

 

Le besoin d’écrire se calme avec la fonte des neiges, l’apparition des courbes et la survenue, discrète, de la joie. Le vocabulaire normatif du bonheur fait une trop lourde compétition à mes émotions fluettes.

 

Elles n’ont pas tout remplacé. Il n’y a pas d’exaltation grandiose à protéger ; je ne me sens pas le devoir de me préserver du mal. Je peux tout contempler et tout supporter. Quand rien n’interfère avec ma quiétude, je note des ébauches de poème dans mon calepin :

Je laisse entrer tout ce qui veut. L'image n'est pas celle d'un trou ou d'un tunnel. Pensez aux atomes qui selon la rumeur ressemblent au cosmos — pensez à un bateau de papier journal qui coule et se décompose dans un lac — au fond de sable de la mer remué par le ressac.

 

Ce qui entre ne me peut aucun mal.

 

Rien ne prend toute la place. Ce qui s'installe ne m'emplit de rien. Tout continue d'entrer en même temps. 

 

*

 

J’aime les inconnus : ceux qui ne demandent rien de moi, ne s’attendent à rien de ma part, ne cherchent pas à me céder leur banc, m’aider à porter des fardeaux ridicules, me parlent avec une voix d’adulte.

 

L’autre soir, devant la porte d’un café, tandis que j’en sors, un clochard se place en travers de mon chemin.

 

« Parfois j'ai peur, quelqu'un m'a dit hier, que quelqu'un monte mon escalier, j'ai peur d'un hobo assis sur mon balcon », et ça m'a fait sourire — est-ce une idée aussi absurde, à l'opposé ? — je les trouve inoffensifs, bêtes et gentils.

 

J'ai encore mon portefeuille à la main et quand il agite sa casquette devant moi, je n'ai pas le choix, c'est ma main qui décide, qui y dépose cinquante sous. Les remerciements sont incompréhensibles, sont du babil, il lui manque des dents, il est presque blond, je n'ai pas envie d'évoquer cette filasse grasse, je préfère m'en tenir au baiser qu'il me souffle et que je lui rends, toujours de la même main, avant de traverser la rue.

*

 

Tu veux être mon amie ? J'aime tes chaussures, j'ai envie de te connaître, prends-moi la main pour marcher jusqu'à la classe, comme si nous n'étions pas au courant de la façon unique de tout exprimer, de la correction exigée même de la tendresse et de la joie.

*

 

Il y a souvent des pensées de mort, je les garde pour ceux qui peuvent comprendre qu’elle ne font que passer, qu’elles ne m’affectent pas.

 

Certaines sont aussi irrésistibles que l'image de moi tombant dans l'escalier, ou celle d'une voiture me heurtant sur Sainte-Catherine alors que je traverse entre deux feux. Me casser le cou et imaginer mes funérailles vues des airs comme dans les émissions américaines. Sur le quai du métro, c'est presque subliminal, ça m'apparaît puis disparaît, je pourrais tomber aspirée sur le rail, imiter les garçons qui traversent la voie en trois bonds de faons, ou je pourrais projeter quelqu'un dans le trou d'un coup de coude à la nuque. Je pourrais accoucher d'un mort-né.

 

Comment s’en inquiéter, vraiment ? Ça tient seulement du possible. Moi, je fais cuire les biscuits, je retourne la terre du potager, je dors sur une natte, étendue dans l’herbe, pendant que le père répare les vélos. Il fait beau, c’est presque pas croyable.

*

 

On ne m'a pas emmenée aux funérailles de ce petit cousin de mon père, un an. Il avait avalé une tomate cerise tout rond pendant le réveillon de Noël. Je n'ai rien ressenti. La très sérieuse famille Morin s'est réunie le 26 décembre pour dîner, comme d'habitude, et je me suis enfuie dans le garage avec mes cousins pour jouer aux chatouilles et chasser les trésors à travers scies, ciseaux, marteaux et vis.

*

 

Depuis quelques semaines tout le monde demande s'il bouge. Non. Dans le livre de Lennart Nilsson il y a cette photo risible d'une femme enceinte en salopette rose (autrement les images sont d'une beauté), elle est en train de suspendre des draps sur la corde à linge, les deux pieds dans l'herbe, le gros panier en osier devant. Elle vient de sentir le premier coup : les deux mains sur le ventre, le visage tourné vers le ciel, elle remercie peut-être Jésus, et son extase mise en scène me rend mal à l'aise. Je montre l'image à des amies et elles rient aussi. C'est laid. C'est une parodie. Corde à linge. Salopette rose. Le vent souffle dans sa permanente.

 

Je ne crois pas que ce premier coup puisse survenir brutalement. Je l'ai vu sur le moniteur, à la première échographie : ça bouge déjà et sans arrêt. Ça hoquette et donne des coups de pied, ça agite les mains. La radiologiste disait : « 20 minutes il dort, 20 minutes il joue » — il ne joue pas. Ce sont des réflexes. Des spasmes. Il gagnera sa conscience sur le tard. Parfois j'arrête de bouger et j'attends. Avant le grand coup de pied il y aura des frôlements, des caresses. Il y a déjà une petite douleur inhabituelle, et quelque chose comme des bulles qui éclatent. Je me pose des questions et parfois je me dis qu'il est mort et que j'attends pour rien.

*

 

Il suffisait de l’écrire pour que le soir je me concentre jusqu’à l’endormissement. Des bulles, la sensation d’un poisson qui passe. Ce n’est pas réel. Ça ne peut pas exister. Je pense à toutes les femelles qui ont vécu et qui vivent sans test de grossesse, à la confiance qu’il faut pour comprendre, toute seule, et assumer la réalité.

*

 

Deuxième échographie. Il a un sexe et un nom. Sa présence colorait déjà tout. Plier la brassée de linge et pétrir le pain. Ça me mettait en furie avant. Jusqu'à ce que je me mette à aimer quelqu'un. Il n'y a pas de mots forts pour le bonheur. Ce vocabulaire appartient aux publicités de General Electric, General Motors et Club Piscine. Pour en parler je ne peux que dire que le pliage du linge se fait sans trembler au rythme d'une respiration qui descend jusqu'à mes pieds, et que l'attente est longue.

 

Je peux dire que dans la ruelle chaque petit garçon qui joue est un peu à moi, que tandis que j'écris ceci mon petit garçon est un peu là, sur la table, dans son petit siège fantôme, que lorsqu'on marche dans la rue il regarde les lilas qui commencent à s'ouvrir, attaché sur le dos de son père — dans son écharpe Porte-BonheurTM — et que quand je prépare le souper, il m'écoute fredonner de sa balançoire, mais ses yeux s'attardent plutôt sur son mobile avec des animaux de la jungle en peluche, il en échappe son jouet, c'est un cube aux six faces jaune, rouge, bleu, orange vert et mauve, et soudain il se sent désemparé.

 

C'est vrai, je suis sérieuse, le bonheur c'est aimer quelqu'un et désherber la plate-bande sans amertume, passer le balai tranquille, je ne fais marcher personne, c'est essuyer la vaisselle que le père dépose dans l'égouttoir en discutant de littérature, de nos amis et de ce qu'on plantera dans le potager; je suis tranquille, j'ai la paix, je la garde, circulez, y'a rien à voir, je vous dis. 


vendredi 29 mai 2009

jeudi 28 mai 2009

Photograph a scar and write about it



Il y a quelque temps déjà, Will et Anne ont eu cette excellente idée de créer le Projet Cicatrices.

Il fallait photographier une cicatrice significative, raconter l'histoire et leur envoyer pour qu'ils postent les résultats sur leur blogs, ou sur un nouveau blog. 

Mais il se trouve que les pauvres pigistes et étudiants que nous sommes sont incapables de faire quoi que ce soit sans une date butoir et ils n'ont presque rien reçu.

Puis Anne a décidé de poster quand même son histoire. Attrapant la balle au bond, Bock a eu l'idée de créer une tag de la cicatrice, qu'il m'a transmise. Nous espérons que les concepteurs trouvent que c'est une bonne idée.

Pour ma part, je passe le virus à Val et Léa.

*

J'ai beaucoup de cicatrices, mais pas vraiment de souvenirs. Pourtant, c'est pas parce que je me suis jamais plantée. Je saigne jamais au bon moment. Je suis la championne des plongeons spectaculaires à l'issue miraculeuse. Je suis tombé en bas de plusieurs arbres, parfois de hauteurs vraiment absurdes, je suis passée par dessus le guidon de mon bicyle plusieurs fois sans me faire plus qu'une éraflure, je me suis versé un litre d'eau bouillante sur le dessus de la main en voulant me faire un thé, j'aurais pu rester avec une petite peau plissée fine de grand-mère, mais j'ai parfaitement récupéré... 

Quelques marques informes sur les coudes et les genoux, fouilles de bicycle ou de course, m'en rappelle plus; sur mon index droit, une ligne ronde, histoire impliquant une petite fille de quatre ans et une canne de haricots jaunes pas complètement ouverte traînant sur un comptoir, et au moins trois marques couteau du chef; mais est-ce intéressant ? J'en doute. 

*

La seule cicatrice que je possède et qui veuille vraiment dire quelque chose pour moi, je la dois au Dr Guy Doyon, ophtalmologiste. C'est que je suis un cas lourd.   

Bébé, je louche beaucoup, particulièrement de l'oeil gauche. J'ai des photos de moi avec l'iris à moitié caché dans le coin intérieur de la cavité. Les parents ne s'inquiètent pas parce qu'il parait que c'est normal pour les chérubins. Arrivée à huit ou neuf mois, j'attire l'attention de mon parrain qui indique à mes parents aveuglés par l'amour que c'est pas normal. 

On m'emmène chez le docteur qui me donne un beau diagnostic de strabisme convergent à l'oeil gauche, d'hypermétropie et d'astigmatisme aux deux yeux. À l'époque, en 85, on a pas de laser. Je suis un défi médical, un cas de porte-folio.

Je subis une première opération à dix mois, anesthésie générale avec masque à gaz et tout. La légende veut que je devienne un enfant angoissé qui ne fait plus ses nuits et pique des crises de deux heures et plus sans interruption avant de s'endormir d'épuisement. 

Le problème ne se règle pas  pour autant et je dois repasser sous le bistouri vers trois ans. Eh oui : pas de laser, ça veut dire que l'ophtalmo, par deux fois, a tranché ma cornée avec un scalpel, dans le coin extérieur de l'oeil, afin de raccourcir le muscle qui fait bouger l'oeil de gauche à droite. De cette fois-là, je me souviens. Quitter ma maman en civière, escortée vers la salle d'op par le doc en personne, que j'appelle mononcle tellement je le vois souvent. Il me dit « tiens, une belle couverte », en remontant sur mes genoux un drap blanc ornée de deux lignes bleu pâle ou vert menthe et je la rejette en hurlant. J'ai le souvenir d'un sentiment de culpabilité, parce que mononcle Guy, je l'aime. Mais que puis-je faire : ma mère a peur. Je me souviens aussi de l'odeur dégueu du masque à gaz. Ça sent le gros caoutchouc et le désinfectant.

Cette anecdote là entre aussi dans la catégorie « premier souvenir de mon existence ».  

Tout ça pour dire que dans le coin extérieur de mon oeil gauche, il y a une veinule rouge qui n'en est pas une : c'est une cicatrice. Je ne suis pas capable de la reconnaître.

Suivent quelques années de gouttes qui brûlent les yeux trop exposés à la lumière et de patches de pirate, comme si c'était pas assez d'avoir les yeux croches pour les photos. À la rentrée des classes de maternelle, je suis libérée des artéfacts à la con, mais je louche encore. Enfance un peu désagréable (parce qu'en plus, je suis une petite fille freak de caractère) et adolescence passée à me faire dire « regarde moi dans les yeux » par plusieurs ploucs qui rient de moi si je ne fais rien et qui jouent aux pauvres petits gars tristes si je les envoie chier. 

Heureusement, la croissance et la puberté terminées, l'âge adulte pleinement atteint, je suis presque complètement guérie, sauf en cas de fatigue extrême; alors je louche un peu. C'est aussi, j'imagine, la raison pour laquelle j'ai bien du mal à regarder quiconque dans les yeux.  

mercredi 27 mai 2009

Julia Pastrana



Je vous présente les restes empaillés de Julia Pastrana, pauvre bête de cirque affligée d'une anomalie congénitale rare. Elle porte son costume de danseuse. 

samedi 16 mai 2009

Réflexion embryonnaire 9 - Le bonheur ne fait pas de bruit

J'habite avec un fantôme. Il a un sexe et un nom. Sa présence colorait déjà tout. Pendre des vêtements sur la corde à linge et pétrir le pain. Ça me mettait en furie avant. Jusqu'à ce que je me mette à aimer quelqu'un. Il n'y a pas de mots forts pour le bonheur. Ce vocabulaire appartient aux publicités de Général Électric, Général Motors et Club Piscine. Pour en parler je ne peux que dire que le pliage du linge se fait sans trembler au rythme d'une respiration qui descend jusqu'à mes pieds, et que l'attente est longue.  

Je peux dire que dans la ruelle chaque petit garçon qui joue est un peu à moi, que tandis que j'écris ceci mon petit garçon  est un peu là, sur le table, dans son petit siège fantôme, que lorsqu'on marche dans la rues il regarde les lilas qui commencent à s'ouvrir, attaché sur le dos de son père -- dans son écharpe Porte-Bonheur TM -- et quand je prépare le souper il m'écoute fredonner de sa balançoire mais ses yeux s'attardent plutôt sur son mobile avec des animaux de la jungle en peluche, il en échappe son jouet c'est un cube aux six faces jaune, rouge, bleu, orange vert et mauve et soudain il se sent désemparé.

C'est vrai je suis sérieuse, le bonheur c'est aimer quelqu'un et désherber la plate-bande sans amertume, passer le balai tranquille, je ne fais marcher personne, c'est essuyer la vaisselle que le père dépose dans l'égouttoir en discutant de littérature, de nos amis et de ce qu'on plantera dans le potager; je suis tranquille, j'ai la paix, je la garde, circulez, y'a rien à voir, je vous dis. 

jeudi 14 mai 2009

Réflexion embryonnaire 8


Certaines pensées sont aussi irrésistibles que l'image de moi tombant dans l'escalier, ou celle d'une voiture me heurtant sur Sainte-Catherine alors que je traverse entre deux feux. Me casser le cou et imaginer mes funérailles vues des airs comme dans les émissions américaines. Sur le quai du métro, c'est presque subliminal, ça m'apparaît puis disparaît, je pourrais tomber aspirer sur le rail, imiter les garçons qui traversent la voie en trois bonds de faons, ou je pourrais projeter quelqu'un dans le trou d'une coup de coude à la nuque. Je pourrais accoucher d'un mort-né.

Le père me contait ce documentaire atroce. Le couple avait accepté que la caméra le suive pendant la grossesse et qu'elle filme le bonheur et les grands-parents et les travaux de peinture et le grand jour et tout à coup ça se change en sobre et dur film sur le deuil.

Ma famille a été traumatisée, mais j'étais trop jeune pour être touchée. On ne m'a pas emmenée aux funérailles de ce petit cousin de mon père, un an. Il avait avalé une tomate cerise tout rond pendant le réveillon de Noël. Je n'ai rien ressenti. La très sérieuse famille Morin s'est réunie le 26 décembre pour dîner, comme d'habitude, et je me suis enfuie dans le garage avec mes cousins pour jouer aux chatouilles et chasser les trésors à travers scies, ciseaux, marteaux et vis.

Pensées ténues pour les grands-mères qui le prenaient pour acquis : les enfants peuvent mourir. Pas de docteurs pour rescaper les grands prématurés, et la rougeole, et la grippe, en bas de cinq ans, c'est fragile, c'est vulnérable comme des bébés tortues.