Il faut revenir sur ce post du sept juillet parce que je n'arrive pas à mettre le doigt sur ce qui se joue dedans.
Il n'y est pas simplement question de la tension entre le beau et le laid.
De toute façon...
À toutes les fois que je me retrouve là-bas je regrette de ne pas avoir une journée à ma disposition pour prendre des photos. En même temps, avant que j'ai vraiment trouvé de quoi je parle, il n'y aura que moi pour le comprendre, et encore, ce n'est pas comprendre.
Il y a la ville, soi, les autres dans la ville, et l'amour. Et la fierté.
Ce qui est en jeu quand je réfléchis au sujet de ces charmantes maisons de soixante ans qu'on ne repeint jamais, de ces balcons croches, de ces édifices centenaires qu'on voudrait démolir pour bâtir un truck stop avec un Tim Horton's dedans, c'est l'estime de soi.
C'est le même sentiment que de regarder les photos de sa mère à 20 ans en sachant qu'elle se trouvait grosse pis laide alors que c'était une vraie princesse.
Cela dit, le manque de dignité n'est pas comblé quand on arrive, par chez-nous, à s'offrir ce qu'on veut, à s'offrir du « beau ». Alors le gouffre apparaît pour de bon : ornements, fioritures, dentelles, chrome, c'est très angoissant, parce que le neuf a encore moins de personnalité que ce qui décrépit.
Je constate une sorte désinvestissement collectif et individuel : personne ne se reconnaît à soi-même le droit d'avoir du goût. Le bon goût correspond à un petit code : on défriche le terrain devant sa maison sur une route de campagne, on coupe tous les arbres sur cinquante mètres pour mettre les syntagmes bien en vue. Et c'est toujours fait avec ce souci de tout avoir pour le moins cher : parce que posséder le syntagme du bon goût est bien vu, mais gare à celui qui ne s'en contente pas, qui recherche le mieux conçu, le plus durable ou simplement le plus joli, celui qui n'aime pas le toc.
Ça me fait penser à mon grand-père qui s'exprime un jour pendant un dîner de famille au sujet d'une délicieuse minestrone au romarin goûtée au resto la veille pour 4$. Il dit que le boui-boui pas loin en fait de la ben bonne pour 1,50$ et que c'est bien assez pour lui; mais c'est clair que c'est du bouillon en poudre des légumes en canne et des nouilles trop cuites.
Ça n'a rien à voir avec l'ordinaire et avec le commun, l'ordinaire et le commun ne me font pas de peine. Ce qui est purement utilitaire et fait pour durer, je trouve ça beau. Dans le garage de bon père, il y a des outils sur les murs, des pièces de chars, il y a des coffres en métal et de vielles armoires droites le long des murs, et je trouve qu'il règne à travers le bordel un tel ordre et une telle rigueur. Dans leur cas je sais que laisser vivre les fleurs sur la pelouse au lieu d'éradiquer tout ce qui n'appartient pas à la famille des graminées est tout sauf de l'indignité.
Bref. Est-ce assez de nuances ?
