vendredi 24 juillet 2009

Le neu et le vieux


Il faut revenir sur ce post du sept juillet parce que je n'arrive pas à mettre le doigt sur ce qui se joue dedans. 

Il n'y est pas simplement question de la tension entre le beau et le laid.

De toute façon...

À toutes les fois que je me retrouve là-bas je regrette de ne pas avoir une journée à ma disposition pour prendre des photos. En même temps, avant que j'ai vraiment trouvé de quoi je parle, il n'y aura que moi pour le comprendre, et encore, ce n'est pas comprendre.

Il y a la ville, soi, les autres dans la ville, et l'amour. Et la fierté.

Ce qui est en jeu quand je réfléchis au sujet de ces charmantes maisons de soixante ans qu'on ne repeint jamais, de ces balcons croches, de ces édifices centenaires qu'on voudrait démolir pour bâtir un truck stop avec un Tim Horton's dedans, c'est l'estime de soi. 

C'est le même sentiment que de regarder les photos de sa mère à 20 ans en sachant qu'elle se trouvait grosse pis laide alors que c'était une vraie princesse.

Cela dit, le manque de dignité n'est pas comblé quand on arrive, par chez-nous, à s'offrir ce qu'on veut, à s'offrir du « beau ». Alors le gouffre apparaît pour de bon : ornements, fioritures, dentelles, chrome, c'est très angoissant, parce que le neuf a encore moins de personnalité que ce qui décrépit. 

Je constate une sorte désinvestissement collectif et individuel : personne ne se reconnaît à soi-même le droit d'avoir du goût. Le bon goût correspond à un petit code : on défriche le terrain devant sa maison sur une route de campagne, on coupe tous les arbres sur cinquante mètres pour mettre les syntagmes bien en vue. Et c'est toujours fait avec ce souci de tout avoir pour le moins cher : parce que posséder le syntagme du bon goût est bien vu, mais gare à celui qui ne s'en contente pas, qui recherche le mieux conçu, le plus durable ou simplement le plus joli, celui qui n'aime pas le toc. 

Ça me fait penser à mon grand-père qui s'exprime un jour pendant un dîner de famille au sujet d'une délicieuse minestrone au romarin goûtée au resto la veille pour 4$. Il dit que le boui-boui pas loin en fait de la ben bonne pour 1,50$ et que c'est bien assez pour lui; mais c'est clair que c'est du bouillon en poudre des légumes en canne et des nouilles trop cuites. 

Ça n'a rien à voir avec l'ordinaire et avec le commun, l'ordinaire et le commun ne me font pas de peine. Ce qui est purement utilitaire et fait pour durer, je trouve ça beau. Dans le garage de bon père, il y a des outils sur les murs, des pièces de chars, il y a des coffres en métal et de vielles armoires droites le long des murs, et je trouve qu'il règne à travers le bordel un tel ordre et une telle rigueur. Dans leur cas je sais que laisser vivre les fleurs sur la pelouse au lieu d'éradiquer tout ce qui n'appartient pas à la famille des graminées est tout sauf de l'indignité. 

Bref. Est-ce assez de nuances ?


mardi 7 juillet 2009

Bedford, Dunham, Cowansville, Bromont, Granby, Waterloo, Warden, Sainte-Anne-de-la-Rochelle, Valcourt, Racine, Kingsbury, Melbourne, Richmond, Windsor

(Où j'essaie de m'expliquer comment on s'attache à la laideur.)


Dans la voiture je me sens très calme. Ce paysage, c'est chez-moi. Les basses-terres du Saint-Laurent deviennent tranquillement les Appalaches. Aux confins de la Montérégie, on se trouve dans une zone tampon. Les plaines se creusent, on roule et à sa gauche la sol s'affaisse tranquillement vers une rivière qu'on ne voit pas mais qui doit couler en méandres très lâches comme la rivière au Brochet à Bedford. Est-ce encore elle ? Puis les montagnes. Au-delà de Bromont, sauf pour Orford et consorts, elles sont redevenues de grosses collines. Je pense aux Laurentides. Là-bas les flancs des grosses collines bloquent la vue comme des murs. Les Cantons-de-l'est ne subissent jamais ce genre de fractures, on voit toujours assez loin pour que la ligne douce de l'horizon se dissolve dans les nuages, la brume et les cimes de feuillus.

Passé Waterloo, j'annonce à Bock que nous avons atteint officiellement le royaume des gueux : le glamour a disparu. Les belles fermes maraîchères, les vieilles maisons de bois, les vignobles, ça complexe Windsor depuis 100 ans, il n'y en a que pour les Anglais riches et on a pas besoin de ça. Je lui explique que le bon ou le mauvais goût, c'est quelque chose de contagieux, qu'il regarde seulement, d'une ville à l'autre, la transition subtile entre la joliesse et la hideur des bâtiments. À Windsor, nous avions aussi quelques immeubles des années 20 et nous nous sommes empressés de refaire les devantures avec du clabord, nous en avons aussi détruit deux. Nous construirons une station service géante sur le terrain vague. Heureusement le mauvais goût n'atteint pas les paysages, d'ailleurs j'aime bien les rangs pleins de maisons un peu déglinguées, avec des pelouses mal tondues, un peu de ferraille aux limites des terrains, des cordes de bois sous les abris d'auto. Maisons de gens qui savent qu'aucun touriste n'empruntera jamais leur chemin et qui n'en ont rien à foutre. Celle de mes parents est comme ça, sauf qu'il y a des voisins.

Au loin, toujours à gauche, une chaîne de petits monts dominent ce qui je devine être le lit de la rivière Saint-François, mais c'est parce que je la connais. On se rend à peine compte qu'on roule probablement dans le reflet assez fidèle de ce paysage, et c'est ce que j'aime des vals, ils sont structurés, symétriques, traversés par une première ligne de force qu'est la rivière, ici la Saint-François, disons que c'est un axe vertical, un axe des Y; et cet axe est coupé par d'autres axes, disons des X, des motifs de relief, des crêtes, des collines, la plupart du temps jumelles se faisant face. J'appartiens plus aux vals qu'aux montagnes (bien qu'ils se soient mutuellement nécessaires); je préfère me trouver au fond qu'au sommet. La maison de mes rêves n'est pas bâtie sur un chemin de corniche, mais dans un trou.