jeudi 29 mars 2012

Mes deux piastres, Un texte bancal mais bien senti contre la marchandisation du savoir



«Acheter c’est voter»
La phrase est pleine de sens à première vue. Se responsabiliser, c’est contrôler ce qu’on a le pouvoir de contrôler dans sa vie. Je choisis donc à qui je donne mes piastres, j’essaie de ne pas les donner aux méchants. Je privilégie les petits, les gentils et les doux. Je n’aime pas ce qui est méchant. J’ai un assez bon radar à mauvaise volonté. Quand je choisis mes amis, je m’efforce d’en trouver qui ne sont pas capables de méchanceté complètement gratuite (je ne parle pas d’humour noir, de deuxième degré, juste de cruauté, d’intention de blesser; à vrai dire, ce qui me répugne, c’est le manque d’empathie). Et je ne donne jamais autant de piastres à mes amis qu’aux commerces. Les termes sont grossiers parce que toute cette histoire d’acheter c’est voter, c’est clairement un scénario. J’achète aux bonnes personnes et donc je peux me déculpabiliser un peu, je peux respirer aujourd’hui. Aujourd’hui j’ai presque juste mangé bio et végé, aujourd’hui j’ai acheté des vêtements usagés et des souliers faits avec des pneus recyclés. Ça fait sentir mieux dans sa peau, moins aliénée. Je sais que je pourrais toujours en faire plus. Ma naissance m’a marquée comme coupable. J’ai la richesse, l’éducation, l’héritage. Tout geste que je pourrais poser serait de toute façon tellement minime et insignifiant, d’un point de vue matériel.

Voyage d’une piastre
Mais l’affaire c’est surtout que ma piastre, dès que je l’ai relâchée sur le marché, j’en perds complètement le contrôle. Même si je l’ai investie dans un domaine qui me semble digne d’elle, les piastres ne roulent pas sur un circuit fermé et uniquement éthique. Après l’achat de mon porte-clef de chez Dix mille villages, de mon cardigan vintage au sous-sol de l’église d’à-côté, de mon brownie vegan de chez Aux Vivres ou de ma bague de mariage en diamant canadien, ou de laboratoire, ou de whatever, j’en perds le contrôle. Je veux dire de ma piastre. Elle ne roule ni sur un circuit éthique fermé ni ne s’arrête pour toujours dans la bourse de mon vendeur écolo ou de seconde main ou équitable ou bio. Elle s’en va chez le fournisseur, à la banque elle est réinvestie en matériel. Elle se dématérialise et se multiplie en même temps par l’intermédiaire du profit, de la spéculation et de la croissance. Bientôt, il devient absolument impossible de suivre la trajectoire arborescente de ma piastre, elle a disparu dans le grand chaos économique. Sans parler du fait que ma piastre ne faisait que passer par moi, elle n’a jamais vraiment été, officiellement, à moi. Pour les piastres, je ne suis jamais qu’un intermédiaire. Elles n’ont pas voté pour moi. Pour avoir la moindre influence sur ce vaste phénomène d’entropie économique que je décrie, il faut que je dépense moins d’argent. Si tout le monde dépensait moins d’argent la roue tournerait moins vite. En ce qui concerne les piastres, je suis pour la décroissance. Je sais que ça n’a pas vraiment de sens si je suis seule à le faire, je pourrais tout aussi bien mourir et cesser à jamais de dépenser, ou m’abstenir de faire des enfants. Mais bon, c'est pas de ça que je veux parler. Je prépare une analogie. 

Là où je change complètement de sujet
Tout le monde est capable de reconnaître cette réalité. La piastre que je donne à un vendeur ne profite pas qu’au vendeur. Rapidement, elle s’en va, elle croît, elle permet d’autres phénomènes que le simple achat par moi d’un objet. À chaque intermédiaire, la piastre fait des choses (comme je disais : d’autres achats, des profits, des intérêts, de l’épargne, elle grandit, elle devient plus d’une piastre, elle n’est plus juste ce petit huard doré, elle peut se trouver à deux endroits en même temps, une fois créditée, elle devient en quelque sorte une non-piastre; je n’y connais presque rien en économie, je ne fais que livrer mes pensées intuitives sur le sujet), toujours plus de choses qui n’ont bientôt plus aucun rapport avec ce que moi, je voulais en faire. Après tout, elle ne partait pas de moi. Bref, on accepte très bien que dans son voyage, la piastre produise des piastres et que les piastres se multiplient, quasiment par elles-mêmes. Personnellement, j’aimerais qu’on soit aussi globalement capable d’admettre que le même chose s’applique aux idées. Comment peut-on penser que mes études, aussi littéraires soient-elles, ne profiteront qu’à ma personne ?

Les piastres et la connaissance
Voyons donc. L’école, ce n’est pas un distributeur de barres de chocolat. Et même si c’en était un, on est déjà tombés d’accord sur le fait qu’il a fallu des piastres pour produire, empaqueter, livrer le chocolat, et que le chocolat lui même ne fait que transiter par moi. (Oui, c’est une blague.) Bref, mes connaissances, mêmes littéraires, ne sont pas simplement livrées à moi depuis l’école, elles ne sont pas monopolisées, stockées par l’école, au sens où je peux très bien les acquérir à l’extérieur de la bâtisse brune du coin Berri et Maisonneuve, pour ne nommer que celle que j’ai fréquentée. Et elles ne s’arrêtent pas à moi, elle ne viennent pas se poser dans mon cerveau, duquel, par la suite, je les exploiterais pour assurer ma survie, la mienne seule ou à la rigueur celle de ma famille. Le savoir n’est pas un gisement. Mes études littéraires ne servent pas à rien. Ce n’est parce qu’on est pas capable de suivre le parcours de mes idées aussi bien qu’on peut concevoir les répercussions d’une formation en médecine ou en ingénierie que je n’ai rien tiré de ma maîtrise et qu'à son tour la société n'en tirera rien. Le savoir n’est pas limité aux murs de l’école. Quand j’écris, quand je parle avec mes amis autour d’une bière, quand je lis, même si ça n’est pas pour un devoir, les idées se promènent. Sans qu'on ait le contrôle dessus.

La connaissance et les piastres, et la vie
Les termes sont grossiers, je fais exprès. Si je prenais le temps de monter un argumentaire, si j’écoutais la petite voix anale qui me demande de tout faire ça parfaitement, la grève finirait et je n’aurais encore rien publié. Pour en revenir à mes études complètement inutiles en sciences humaines : bien avant que les piastres existent, les idées se promenaient dans les têtes des hommes et des femmes, et puisque nous ne sommes pas de purs esprits, elles se convertissaient assez souvent en actes. En actes de survie, en arts, en technologie. En inventions de toutes sortes qui étaient partagées, ou offertes, ou troquées, éventuellement vendues. Eh oui ! Des idées qui se reconvertissent en piastres. N’est-ce pas merveilleux ? On sait, pour le dire vite, que les idées forment le cerveau. Je veux dire que les connexions neurologiques forment un réseau qu’on peut voir comme un réseau de chemins. Les sillons les plus empruntés deviennent plus profonds, plus praticables. Quand elles ne sont pas utilisées, les connexions disparaissent. La raison pour laquelle nos études en sciences humaines sont utiles même quand on ne peut pas faire le suivi de leurs conséquences en piastres, c’est qu’elles suscitent de l’activité cérébrale, elles stimulent la créativité. Elles ouvrent des chemins. La connaissance n'est pas distribuée depuis l'école. Elle ne naît pas dans un labo, à la suite dune expérience. Elle ne se commande pas à l'aide d'une subvention. 

Le domaine de l'ignorance
Je lisais dernièrement dans un article d’astronomie que l’agrandissement de la zone de notre savoir sur l’univers fait aussi grandir le domaine de notre ignorance. Les scientifiques connaissent le phénomène, ils sont nombreux à se tourner vers la religion ou la mystique une fois arrivés au bord du précipice, littéralement aux confins de l’univers, du leur en tout cas, aux confins des routes de leur propre cerveau. Pourtant les idées continuent de bouger même si eux ne sont plus capables, pour le moment, de continuer à pousser. Elles sont reprises par leurs étudiants ou par leurs lecteurs. Parfois elles attendent des décennies dans des livres ou des revues avant de «resservir». Ça marche pareil en sciences humaines, même celles qu’on peut juger parfaitement improductives. Et je ne commence même pas avec toutes ces idées qui ne resserviront jamais dans leurs domaines, mais qui serviront quand même.  Ce genre de transfert a régulièrement lieu en art (et en spiritualité). Faire de l’art : s’aventurer dans des lieux qu’on connaît pas, qu’on sait même pas qu’on les connaît pas, dans le noir, par intuition, en ramener de toutes petites pièces à convictions émotives, personnelles, les offrir aux autres sans espoir de jamais constater l’effet, qui surviendra pourtant. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. C’est idiot de penser qu’on peut vendre l’art ou le savoir, de penser qu’on n’apprend qu’à l’école, que le bon savoir n’est jamais qu’appliqué, qu’on peut faire dire seulement ce qu’on veut à un texte, que les mots n’ont pas de pouvoir. C'est comme installer un poste de péage sur une traque de chevreuils, mettre un copyright sur le chant des oiseaux. Ç'a pas rapport. Fuck la hausse.