samedi 7 avril 2012

À propos des écrivains contre la hausse


(C'est ainsi qu'on joue avec les idées : je ne saurais pas la faire marcher. Au lieu d'agir!) (p. 45)

Mieux valait encore entreprendre quelque chose. (p. 48)

Les trois quarts de la nuit ont passé dans la puanteur; ce qui me ferait du bien, c'est un alcool, même un affreux tord-boyau, pourvu qu'il soit bien toxique.  (p. 58)


-Arno Schmidt, Léviathan ou Le meilleur des mondes,  Christian Bourgois 1991.

Ce billet était à l'origine un commentaire en dessous d'un statut Facebook de Stéphane Ranger, qui nous faisait part de son opinion sur les Écrivains contre hausse. Comme je m'adressais directement à lui, j'ai tout rédigé au «tu», je vais le laisser comme ça. Je rallonge beaucoup le petit texte initial, parce que ça me fait spinner dans mon cerveau, moi-même je me comprends pas dans ma démarche à l'intérieur de cette grève et les textes de Ranger fessent exactement où ça fait mal : ils me foutent des complexes pour ne pas être assez radicale, ils me font sentir coupable d'embarquer dans un mouvement, comme si c'était toujours mal de vouloir se joindre aux autres, de vouloir être avec les autres pour une fois. Je passe ma vie à me sentir comme une extra-terrestre et là je sors parce que ça devenait encore plus absurde de rester chez moi que de lutter sottement et vainement contre Léviathan. 
Je me sens un peu visée par tes propos, Stéphane, mais en même temps c'est quelque chose que j'aurais pu écrire sur l'art engagé. C'est-à-dire l'art asservi à la cause, l'art instrumentalisé. Très paradoxal dans la mesure où ce à quoi on s'oppose présentement c'est l'instrumentalisation, la marchandisation du savoir, et là on se servirait de notre art comme arme. Bref. Les Écrivains contre la hausse. Je me suis jointe à leur groupe, je lis leurs publications, j'aime les regarder réfléchir, même si je reste un peu dans mon coin. J'ai reçu l'invitation pour participer à leur vidéo, que j'ai refusée sans trop savoir pourquoi; m'enfin, d'abord parce que mon livre est pas encore sorti et la dernière chose que je souhaite c'est d'avoir l'air d'un kid kodak, de quelqu'un qui se cherche une vitrine. Ensuite, je déteste les caméras. Sauf quand c'est moi qui la tient. Enfin, maintenant que tu le dis, c'est un fait, je ne vois pas tant la pertinence de me prononcer contre la hausse en tant qu'écrivain. On riait sur Facebook avec Albertine Bouquet de cette parcellisation des groupes, qui confine quasiment au ridicule, en se proposant de fonder les Salopes contre la hausse (enfin, la proposition était d'elle, moi j'ai contribué avec des délires d'ivrogne). 
Mais je proteste quand même. Pour la première fois de ma vie à peu près, je sors de chez moi, je vais marcher avec les autres, sans crier parce que je déteste leurs slogans, et que je ne suis pas capable de croire que jamais nous ne serons vaincus ou même que nous l'obtiendrons, la gratuité, ou même que nous obtiendrons quoi que ce soit. Mais j'y vais quand même, moi qui n'ai quasiment jamais manifesté, jamais voté et qui est une avocate compulsive du diable (je détruis comme une maniaque jusqu'à mes propres positions), je le fais et je sais pas trop pourquoi, par désespoir probablement. Je sais que le monde est irrémédiablement cassé, si jamais il a déjà été fonctionnel ailleurs qu'en potentiel (je me dis : si l'homme est capable d'autant de créativité dans l'horreur, sûrement pourrait-il mettre cette même créativité à contribution pour faire quelque chose de bien). Mais quand, comme présentement, l'absurdité et la violence prennent une forme si concrète, si physique, j'ai envie de donner aussi à mon écoeurement un forme physique, la forme de mon corps debout avec les autres, pas parce que je crois que ça sert à quelque chose, que ça produira pour moi ou pour ma société les effets, les profits désirés. Je ne suis pas capable de me mentir de la sorte. Je ne peux pas croire d'avance. Je sais pas si après je vais retourner me cacher pour continuer à écrire mon oeuvre pour ma seule valorisation personnelle. En fait non. Ma présence en manif, ma présence de citoyenne ne faisant pas appel à quelque forme d'autorité d'écrivaine, s'ajoute à ce que je fais au quotidien pour «résister», je le mets encore entre guillemets, n'osant pas me prendre trop au sérieux là-dedans : travailler peu, acheter peu, lire, penser, communiquer, relever le non-sens à toutes les fois que je le vois passer dans les journaux, cultiver la colère. Cette résistance inclut aussi mes écrits.   
J'ai produit deux posts de blogue jusqu'à présent sur le sujet. Je ne suis pas prolifique comme toi, pour moi c'est beaucoup. Je me suis arrangée pour ne pas faire ce que tout le monde fait, c'est-à-dire des textes avec des chiffres, un argumentaire : j'ai fait des essais d'écrivain. De toute façon, je ne suis pas capable de faire autre chose que ça, je meurs d'ennui. J'écris des articles qui ne convaincront personne et qui espèrent dépasser les enjeux actuels autour de la hausse. Des textes qui s'auto-sabotent le plus souvent, qui invitent  l'ad hominem. En partant je me présente comme quelqu'un de biaisé, de contradictoire et de sans espoir. 
Je le sais qu'on vit dans un monde absurde et laid et probablement irrécupérable, mais l'argument de la nature humaine conne ne me suffit pas. C'est un argument de marde, le monde actuel n'est pas le produit de la nature. Parfois je me dis que l'accumulation des bonnes fois de mes semblables, ces bonnes fois qui se frottent, s'influencent, génèrent à elles-seule le chaos, que tout le monde essaie juste de se guérir et que la somme de tout ça c'est l'entropie, une sorte d'enfer pavé de bonnes intentions à la sauce fractale, que personne ne pense jamais à mal. L'absurde gagne. C'est intolérable. Le détail de cette absurdité, la façon dont le non-sens nous apparaît de plus en plus ouvertement, dont la non-logique et les non-arguments occupent de plus en plus d'espace dans les journaux, les conversations, tous les rapports humains, c'est le domaine de la littérature, de l'art, et ça m'intéresse comme écrivain, en mode essai ou en mode prose ou en mode poème. Et je peux pas faire autrement qu'être contre tout le monde quand j'écris là-dessus. On écrit pour faire mal. En tout cas, moi si. Mon texte n'est pas digne d'être publié s'il ne peut pas faire souffrir. Même quand il a l'air beau à prime abord, il est toujours destiné à vous faire sentir stupides, à vous faire pleurer. Mon rêve d'écrivain c'est de faire vraiment pleurer. Que vous fermiez mes livres parce que vous n'êtes plus capables de les tenir, parce que vos mains tremblent ou parce que vous ne voyez plus rien. 
Pour en revenir au sujet de l'éducation, je suis contre la hausse, mais je suis aussi contre l'école, qui est juste l'extension de tout le système politique économique auquel je m'oppose, la connerie étant ce qu'elle est, soit également distribuée partout, y compris dans moi, mais bon, une chose à la fois : pour l'instant on fait avec le gouvernement et la police comme avec les enfants, on s'assure de pas valider leur comportement, de pas les laisser croire que ça fonctionne de nous imposer leur volonté et de nous taper dessus pour que ça nous rentre mieux au fond de la gorge. S'ils continuent quand même, ce que je crois qu'ils feront, on aura au moins été là pour leur servir de miroir, comme de bons maso qui se laissent taper dessus pour que le sadique puisse se reconnaître comme tel, se sentir mal, avoir honte dans un racoin de son coeur.  


lundi 2 avril 2012

Histoires de classes



En termes d’éducation, on peut dire que je proviens d’une famille équilibrée. Mon noyau est ouvrier, mes deux parents, à moins que je me trompe, ont terminé leurs études secondaires. Le petit frère de ma mère a complété une technique dans les années 80. Son grand frère est devenu contremaître de chantier - sans formation supérieure. Du côté de mon père, sur six enfants, trois ont fait des études universitaires, on compte une maîtrise et un doctorat. Beaucoup d’entrepreneurs, de travailleurs autonomes. L’indépendance d’esprit et la capacité de raisonner par soi-même m’ont été inculquées en bas âge. Ne laisser personne me dire quoi faire. Ne pas aller me jeter en bas du pont parce que tout le monde le fait. À peu de choses près, personne ne m’a jamais écoeurée pendant un souper de famille à propos de mes études, que des universitaires m’aient ou non précédée dans leur branche respective de mon arbre généalogique. Parfois je me dis que j’aurais peut-être bénéficié de rencontrer un peu plus de difficultés dans mon parcours familial. J’aurais pu me fâcher plus fort, me définir plus clairement par rapport à l’autorité, mais depuis que j’ai un enfant, ce regret stupide est moins vif en moi : la vie est assez pleine de contraintes, il n’est pas nécessaire d’en rajouter d’arbitraires - comme la hausse, mettons. De toute façon, pour la rancoeur, j’avais tout le territoire de l’école, et sans prétendre avoir été une vraie terreur, j’y ai quand même vécu de beaux moments de dissonance cognitive et de colère. Quelques souvenirs.

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Quand je pense qu’en secondaire cinq, dans la classe d’à côté l’autre prof de français faisait lire 1984 et apprendre une liste d’anglicismes et de faux amis à ses élèves au quotidien, j’en ai encore des petites palpitations de rage. Dans ma classe, le prof nous demandait, au premier cours, de rédiger un court texte, d’une demi page, sur ce qu’on voulait, histoire d’évaluer nos compétences en français. À l’époque, je lisais encore beaucoup de romans pour jeune fille, et j’écrivais déjà des histoires depuis plusieurs années. Tout naturellement, j’ai produit un pastiche de premier chapitre, enfin, de premier paragraphe de roman, une histoire d’adolescente à la rentrée des classes, elle arrive à l’école avec son baladeur, rencontre son meilleur ami à la cafétéria. Consciente du fait que ça n’était pas mon meilleur je le remets quand même à l’enseignant, consciente aussi du fait qu’en français, je n’ai pas vraiment de problème. Le cours suivant se déroule normalement, le prof nous livre son habituel discours sur la médiocrité de nos exercices. Quelques secondes avant la sonnerie, il me demande de rester à la fin du cours. Il m’attend à son bureau avec mon travail, et me demande direct sur quoi j’ai copié.

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Ce même prof qui, plus tard dans l’année, sépare sa classe de vingt-six élèves en six équipes de quatre et ne manque pas de me jumeler à trois - je vais peser mes mots - analphabètes fonctionnels dont je ne me souviens plus des noms. L’exercice consiste à résumer un roman sous forme de radioroman. La contrainte, c’est de trouver un livre disponible en quatre exemplaires à la bibliothèque de l’école. Six fois quatre exemplaires de six titres différents. La bibliothèque n’est pas si grande que ça. Nous parvenons à trouver en six exemplaires un livre de Mary Higgins Clark, qui fait environ trois cent cinquante pages. Délai : un mois peut-être. Trois semaines plus tard, je suis devant le bureau de mon prof à me plaindre que c’est pas juste. Les gars ont rien lu encore et je sais pertinemment qu’ils ne liront rien. Je me fais répondre, en gros, que je suis là pour les tirer vers le haut, ce qui est vraiment hilarant compte tenu de mon statut social et du fait que cet homme, depuis le premier jour, méprise mes capacités. Résumé rapide. Les gars ne lisent rien. Désireuse de passer mon français pour rentrer au Cégep en Lettres, je rédige le scénario du radioroman, réalise la chose, je fais même le montage, parce que, bon, juste parce que. C’est mauvais. Je retourne me plaindre auprès de mon prof. Il sait que ma moyenne va s’effondrer, et que la note qui sera accordée à ce travail constituera pour mes coéquipiers un possible salut en fin d’année. N’empêche. Soixante-dix. Ce même prof qui n’avait que quatre lecteurs attitrés pour les textes des compréhensions de lecture, vous vous souvenez, ce moment où, avant de réviser les questions et de tout bien expliquer, le prof fait relire les dix pages de textes par des élèves de la classe : il y avait moi, la rédac’ chef du journal étudiant, mon pote philosophe qui avait déjà commencé à lire du Hegel et un autre gars qui se dirigeait vers des hautes études en sciences po. Les autres avaient juste pas besoin de savoir lire. Et nous, les intellos, on nous avait reconnus, et sans que ça nous vaille une disgrâce automatique, c'était un handicap, ça nous valait de, ben, de lire systématiquement en public pour rendre service à la majorité silencieuse dont la diction était souvent trop pénible pour qu’on comprenne. Quand on y était passés tous les quatre, on recommençait au début. Oui, calvaire.

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Pour impressionner le philosophe, j’avais décidé de consacrer mon exposé oral final - une minute sur une personnalité publique - à Jean-Paul Sartre. À la fin de ma performance, le prof, devant tout le monde, déclare que ça, c’est juste de la philo, que c’est pas grave si personne a rien compris, qu’on va voir ça au Cégep pour ceux qui vont y aller, et que même là, lui, il haït ça. Faut avouer que moi non plus, j'avais pas compris grand chose. Vaguement que l'existence précède l'essence. Je ne veux pas m’acharner sur ce prof là en particulier, mais câlice, c’est pas facile. 

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En deuxième année, mon enseignante, pour je ne sais trop quelle raison, s’est trouvée à expliquer à la classe la signification du mot «intellectuel». Les enfants, sans blague, se sont entendus pour conclure que ah oui, comme Alexie.

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La crise dans le monde de l’éducation se joue à plusieurs niveaux. Sans que ça enlève le moindre poids aux arguments économiques contre la hausse, il faut aussi parler de ça : du mépris généralisé pour le savoir, les intellectuels et les artistes, pour ces personnes supposément pas productives, incluant les étudiants de par leur statut de travailleurs seulement - potentiels. Du moins dans l’environnement qui était le mien pendant l’enfance. Sans vouloir prendre de ton misérabiliste, je dois quand même dire les choses comme elles sont : il y avait chez nous cette croyance bien ancrée que la vie est dure, cruelle, injuste, et que la situation est immuable. Par moment j’avais l’impression que le simple fait d’avoir de l’espoir ou l’envie de créer me valait de la haine. On m’a déjà dit que pour me trouver un emploi, il vaudrait mieux que j’apprenne à marcher en talons et à fermer ma gueule. Les employeurs, modestes entrepreneurs, propriétaires de petits commerces, de manufactures, n’aiment pas les jeunes filles mal engueulées comme moi, prétentieuses et snob comme moi. Né pour un petit pain, pour certaines gens, c’est au sens propre. Mais je ne suis pas vraiment fâchée contre eux. Accepter qu’on puisse rêver, créer, refaire sa vie ailleurs, c’est accepter que l’injustice ne procède pas d’un ordre immuable. C’est accepter que sa propre souffrance n’a pas été nécessaire. Et quand on a passé toute sa vie à trimer, bûcher, se salir, se tuer et voter libéral, je peux comprendre qu’on refuse de le voir, parce qu’alors toute l’existence perd sa justification. Quand c’est la seule qu’on a, la conscience d’être l'unique personne qui a assez de courage pour accepter de faire la job sale pour les autres devient une vertu précieuse, je l’ai dit, l’unique vertu. D'où elle vient, cette certitude que la vie est mauvaise, qu'elle n'a rien pour nous, au point de nous faire craindre l'émancipation, n'importe quelle perspective nouvelle ? Nous ne nous la sommes pas mise tous seuls dans la tête. 

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Le prof à la plus mauvaise réputation de mon école s’adonne à être celui que j’ai le plus aimé. Il avait les cheveux longs, il avait fait de la drogue, il était peut-être psychotique. Comme René Lapierre, il ponctuait ses exposés de gribouillis incompréhensibles au tableau, soulignait des points représentés seulement par des lignes et des points qui n’avaient à voir avec les mots que le sens de lecture supposé de gauche à droite. Il avait fait son cours classique. Dans un exercice sur la nouvelle littéraire - c’était en secondaire quatre -  il nous avait fait lire un texte de Jean-Pierre Girard. Il fallait deviner la chute. Trois amis quittent leur après bal avec une caisse de douze. Ils se ramassent sur un viaduc de campagne à se promettre de rester amis pour toujours, soudain il ne reste qu’une bière au fond de la caisse, et ils sont trois. Il faut deviner le chute. Mes collègues spéculent. Au bout d’un moment de réflexion, je lève la main : mais non, ils se battent pas. Ils prennent la bière et ils la pitchent en bas du viaduc, ils la sacrifient au nom de leur amitié. Elle tombe sur un pare-brise. Ça fait un accident. Le prof cache sa surprise pour que la discussion continue, mais j’ai exactement raison. Il me prête le livre. Ça s’appelle Haïr ? (L’instant Même, 1997) Dedans, il y une autre histoire d’autoroute. Un gars fait Québec-Montréal en voiture. Il joue avec une balle de tennis. La pétrit. Exercices pour les muscles de la main. Pendant un dépassement particulièrement long, il établit un contact visuel avec le gars dans le char d’à côté, sur le siège du passager. Un gros bourge. C’est sa blonde qui conduit, l’étranger est juste là à relaxer, épanoui, vulnérable. Ils se regardent longtemps, et puis le gars à la balle de tennis prend conscience de la petitesse de l’espace physique qui les sépare, même si ordinairement on ne peut pas concevoir qu’on puisse réellement être proches, communiquer avec ces gens dans leurs habitacles, chacun dans son petit non-lieu, sa petite cellule, et soudain il baisse sa fenêtre, tend la balle à l’inconnu qui baisse sa propre fenêtre, l’attrape, c’est pas si difficile, à vrai dire c’est sublime, puis ils se perdent de vue et notre narrateur ne saura jamais s’il a eu l’air d’un fou ou quoi. Le doute est tellement persistant qu’il contamine tout, instantanément le sublime devient horrible et l’angoisse que rien ne se soit réellement produit comme on le croyait engendre de la haine, dans l’inconnu se concentre toute la haine possible alors même que cet inconnu vient de commettre ce qui se rapproche le plus d’un acte de bonté gratuit. Le livre de Girard, je l’ai gardé. Je n’ai fait exprès, c’est arrivé comme ça, je suis vraiment désolée pour le prof, que j’aimais. J’avais l’impression que le livre était pour moi. Ce qui fait que je peux le citer, même si c’est un peu sirupeux :
Tu ne veux pas me détester, évidemment, alors tu résistes, mais tu discernes immédiatement le mur immense de ta déroute, et c’est bien là, ce ressac de la haine, il est tout à fait présent en toi, il t’emporte, t’éloigne de la rive, et c’est moi qui suis le bouc émissaire, le mur, le punching-ball, je deviens le support par lequel un peu d’acide peut sortir de toi.
[…]
Laisse-moi être cette mélasse dans laquelle ta haine va baigner, et qui va la rincer. Tu sais, ce ne serait peut-être pas possible, aimer, si nous ne portions pas en nous le poison de la haine. Oui tu sais.
Et parfois, éphémère antidote, fugitive avancée, quelque insignifiante pelote de feutre, une âme est offerte, et tout s’ouvre. Pour un moment, route claire. (p.66)