(C'est ainsi qu'on joue avec les idées : je ne saurais pas la faire marcher. Au lieu d'agir!) (p. 45)
Mieux valait encore entreprendre quelque chose. (p. 48)
Les trois quarts de la nuit ont passé dans la puanteur; ce qui me ferait du bien, c'est un alcool, même un affreux tord-boyau, pourvu qu'il soit bien toxique. (p. 58)
-Arno Schmidt, Léviathan ou Le meilleur des mondes, Christian Bourgois 1991.
-Arno Schmidt, Léviathan ou Le meilleur des mondes, Christian Bourgois 1991.
Je me sens un peu visée par tes propos, Stéphane,
mais en même temps c'est quelque chose que j'aurais pu écrire sur l'art engagé.
C'est-à-dire l'art asservi à la cause, l'art instrumentalisé. Très paradoxal
dans la mesure où ce à quoi on s'oppose présentement c'est l'instrumentalisation, la marchandisation du savoir, et là on se servirait de
notre art comme arme. Bref. Les Écrivains contre la hausse. Je me suis jointe à
leur groupe, je lis leurs publications, j'aime les regarder réfléchir, même si
je reste un peu dans mon coin. J'ai reçu l'invitation pour participer à leur
vidéo, que j'ai refusée sans trop savoir pourquoi; m'enfin, d'abord parce que
mon livre est pas encore sorti et la dernière chose que je souhaite c'est
d'avoir l'air d'un kid kodak, de quelqu'un qui se cherche une vitrine. Ensuite, je déteste les caméras. Sauf quand c'est moi qui la tient. Enfin,
maintenant que tu le dis, c'est un fait, je ne vois pas tant la pertinence de
me prononcer contre la hausse en tant qu'écrivain. On riait sur Facebook avec Albertine Bouquet de cette
parcellisation des groupes, qui confine quasiment au ridicule, en se proposant de
fonder les Salopes contre la hausse (enfin, la proposition était
d'elle, moi j'ai contribué avec des délires d'ivrogne).
Mais je proteste quand même. Pour la première fois de ma vie à peu près, je sors de chez moi, je vais marcher avec les autres, sans crier parce que je déteste leurs slogans, et que je ne suis pas capable de croire que jamais nous ne serons vaincus ou même que nous l'obtiendrons, la gratuité, ou même que nous obtiendrons quoi que ce soit. Mais j'y vais quand même, moi qui n'ai quasiment jamais manifesté, jamais voté et qui est une avocate compulsive du diable (je détruis comme une maniaque jusqu'à mes propres positions), je le fais et je sais pas trop pourquoi, par désespoir probablement. Je sais que le monde est irrémédiablement cassé, si jamais il a déjà été fonctionnel ailleurs qu'en potentiel (je me dis : si l'homme est capable d'autant de créativité dans l'horreur, sûrement pourrait-il mettre cette même créativité à contribution pour faire quelque chose de bien). Mais quand, comme présentement, l'absurdité et la violence prennent une forme si concrète, si physique, j'ai envie de donner aussi à mon écoeurement un forme physique, la forme de mon corps debout avec les autres, pas parce que je crois que ça sert à quelque chose, que ça produira pour moi ou pour ma société les effets, les profits désirés. Je ne suis pas capable de me mentir de la sorte. Je ne peux pas croire d'avance. Je sais pas si après je vais retourner me cacher pour continuer à écrire mon oeuvre pour ma seule valorisation personnelle. En fait non. Ma présence en manif, ma présence de citoyenne ne faisant pas appel à quelque forme d'autorité d'écrivaine, s'ajoute à ce que je fais au quotidien pour «résister», je le mets encore entre guillemets, n'osant pas me prendre trop au sérieux là-dedans : travailler peu, acheter peu, lire, penser, communiquer, relever le non-sens à toutes les fois que je le vois passer dans les journaux, cultiver la colère. Cette résistance inclut aussi mes écrits.
Mais je proteste quand même. Pour la première fois de ma vie à peu près, je sors de chez moi, je vais marcher avec les autres, sans crier parce que je déteste leurs slogans, et que je ne suis pas capable de croire que jamais nous ne serons vaincus ou même que nous l'obtiendrons, la gratuité, ou même que nous obtiendrons quoi que ce soit. Mais j'y vais quand même, moi qui n'ai quasiment jamais manifesté, jamais voté et qui est une avocate compulsive du diable (je détruis comme une maniaque jusqu'à mes propres positions), je le fais et je sais pas trop pourquoi, par désespoir probablement. Je sais que le monde est irrémédiablement cassé, si jamais il a déjà été fonctionnel ailleurs qu'en potentiel (je me dis : si l'homme est capable d'autant de créativité dans l'horreur, sûrement pourrait-il mettre cette même créativité à contribution pour faire quelque chose de bien). Mais quand, comme présentement, l'absurdité et la violence prennent une forme si concrète, si physique, j'ai envie de donner aussi à mon écoeurement un forme physique, la forme de mon corps debout avec les autres, pas parce que je crois que ça sert à quelque chose, que ça produira pour moi ou pour ma société les effets, les profits désirés. Je ne suis pas capable de me mentir de la sorte. Je ne peux pas croire d'avance. Je sais pas si après je vais retourner me cacher pour continuer à écrire mon oeuvre pour ma seule valorisation personnelle. En fait non. Ma présence en manif, ma présence de citoyenne ne faisant pas appel à quelque forme d'autorité d'écrivaine, s'ajoute à ce que je fais au quotidien pour «résister», je le mets encore entre guillemets, n'osant pas me prendre trop au sérieux là-dedans : travailler peu, acheter peu, lire, penser, communiquer, relever le non-sens à toutes les fois que je le vois passer dans les journaux, cultiver la colère. Cette résistance inclut aussi mes écrits.
J'ai produit deux posts de blogue jusqu'à présent sur
le sujet. Je ne suis pas prolifique comme toi, pour moi c'est beaucoup. Je me
suis arrangée pour ne pas faire ce que tout le monde fait, c'est-à-dire des
textes avec des chiffres, un argumentaire : j'ai fait des essais
d'écrivain. De toute façon, je ne suis pas capable de faire autre chose que ça,
je meurs d'ennui. J'écris des articles qui ne convaincront personne et qui espèrent dépasser les enjeux actuels autour de la hausse. Des textes qui s'auto-sabotent le plus souvent, qui invitent l'ad hominem. En partant je me présente comme quelqu'un de biaisé, de contradictoire et de sans espoir.
Je le sais
qu'on vit dans un monde absurde et laid et probablement irrécupérable, mais
l'argument de la nature humaine conne ne me suffit pas. C'est un argument de marde, le monde actuel n'est pas le produit de la nature. Parfois je me dis que l'accumulation des bonnes fois de mes semblables, ces bonnes fois qui se frottent, s'influencent, génèrent à elles-seule le chaos, que tout le monde essaie juste de se guérir et que la somme de tout ça c'est l'entropie, une sorte d'enfer pavé de bonnes intentions à la sauce fractale, que personne ne pense jamais à mal. L'absurde gagne. C'est intolérable. Le détail de cette
absurdité, la façon dont le non-sens nous apparaît de plus en plus ouvertement,
dont la non-logique et les non-arguments occupent de plus en plus d'espace dans
les journaux, les conversations, tous les rapports humains, c'est le domaine de la littérature, de l'art, et ça m'intéresse comme écrivain, en mode essai ou en
mode prose ou en mode poème. Et je peux pas faire autrement qu'être contre tout
le monde quand j'écris là-dessus. On écrit pour faire mal. En tout cas, moi si.
Mon texte n'est pas digne d'être publié s'il ne peut pas faire souffrir. Même
quand il a l'air beau à prime abord, il est toujours destiné à vous faire sentir
stupides, à vous faire pleurer. Mon rêve d'écrivain c'est de faire vraiment
pleurer. Que vous fermiez mes livres parce que vous n'êtes plus capables de les tenir, parce que vos mains tremblent ou parce que vous ne voyez plus rien.
Pour en revenir au sujet de l'éducation, je suis contre la hausse,
mais je suis aussi contre l'école, qui est juste l'extension de tout le système
politique économique auquel je m'oppose, la connerie étant ce qu'elle est, soit
également distribuée partout, y compris dans moi, mais bon, une chose à la
fois : pour l'instant on fait avec le gouvernement et la police comme avec les
enfants, on s'assure de pas valider leur comportement, de pas les
laisser croire que ça fonctionne de nous imposer leur volonté et de nous taper
dessus pour que ça nous rentre mieux au fond de la gorge. S'ils continuent quand
même, ce que je crois qu'ils feront, on aura au moins été là pour leur servir de
miroir, comme de bons maso qui se laissent taper dessus pour que le sadique
puisse se reconnaître comme tel, se sentir mal, avoir honte dans un racoin de
son coeur.
